La révolte étudiante de Coimbra et la Coupe du Portugal de 1969

Vainqueur de la première édition de la coupe du Portugal en 1939, l’équipe de Coimbra entretient des liens forts avec cette compétition, avec trois défaites en finale en 1951, 1967 et 1969 et une victoire en 2012. L’évocation de la coupe du Portugal à Coimbra fait émerger la mémoire de la crise estudiantine de 1969 et la finale de la même année, durant laquelle le football a envoyé un message fort d’opposition au régime. La présence de nombreux étudiants dans le stade national de Jamor avait fait de cette finale de 1969 une véritable rassemblement de contestation au régime. Cet événement sportif avait ainsi constitué une caisse de résonance des préoccupations étudiantes.

Car l’Académica, avant d’être un club professionnel, était à l’époque le club de football de l’Association académique de l’imposante Université de Coimbra et ainsi composée d’étudiants et de lycéens. Pour les joueurs de l’Académica, le football était un moyen de pouvoir poursuivre financièrement leurs études. Le club de Coimbra présentait alors la particularité d’avoir dans ses rangs de futurs médecins, avocats ou ingénieurs. Ainsi, parmi le onze titulaire de la finale de la Coupe du Portugal en 1969, huit joueurs sont parvenus à se former au sein de l’Université de Coimbra.

La plus vieille université du pays a été, au cours de années soixante, un des pôles de contestation du régime de l’Estado Novo d’Antonio de Oliveira Salazar. Les traditions étudiantes étaient alors imprégnées d’une forte composante d’opposition au régime autoritaire. En 1962, une première crise nait à la suite de l’interdiction par le Ministre de l’Éducation de la première rencontre nationale d’étudiants prévue pour le mois de mars à Coimbra. Les étudiants de Coimbra déclarent alors un « deuil académique » et la grève aux cours. La répression du régime envoie nombre d’étudiants en prison et les festivités de la Queima das Fitas sont annulées.

Les tensions entre l’Association Académique de Coimbra (AAC) et le pouvoir atteignent un nouveau pic en avril 1969 avec la venue du président de la République Américo Tomás pour l’inauguration d’un nouveau bâtiment de la faculté de Mathématiques. Les étudiants sont informés qu’ils n’auront pas la possibilité de s’exprimer, contrairement à leur souhait. Le 17 avril, jour de l’inauguration, Alberto Martins, Président de l’AAC, se lève dans l’assistance pour demander la parole alors que des étudiants se massent à l’extérieur du bâtiment. Il est une nouvelle fois interdit aux étudiants de prononcer un discours mais ce geste d’insoumission et de contestation de l’autorité amorce la plus grande crise étudiante de l’histoire du pays.

La police politique portugaise (Pide) entreprend la répression de ce nouveau foyer de contestation du régime. Les étudiants déclarent en mai 1969 la grève aux examens et le gouvernement décide en octobre de dissoudre l’AAC, institution fondée en novembre 1887. De nombreux dirigeants de l’association seront incorporés automatiquement dans les forces armées qui combattent alors les mouvements indépendantistes en Guinée-Bissau, en Angola et au Mozambique. Ce mouvement de contestation étudiant jouera un rôle important dans la genèse du mouvement des capitaines qui renversent le régime salazariste le 25 avril 1974.

L’Académica, section de football de l’AAC reçoit alors, en ce même mois d’avril 1969, le Vitória Guimarães en Coupe du Portugal après avoir perdu à l’aller. Les joueurs de l’Académica, portés par les événements qui se déroulent alors à Coimbra, réalisent l’exploit et parviennent à la qualification, en s’imposant 5 à 0. La répression se poursuit dans la ville universitaire et la censure du gouvernement étouffe toute information relayant les événements au niveau national. Au tour suivant, l’Académica affronte le Sporting Portugal, ce qui sera l’occasion pour les joueurs de lier une nouvelle fois politique et football.

Au match aller à Lisbonne, les joueurs décident de porter un brassard noir en signe de solidarité avec leurs camarades victimes de la répression, enfreignant ainsi le règlement de la Fédération nationale de football mais prenant surtout le risque de critiquer ouvertement la politique du gouvernement. Le match retour à Coimbra est l’occasion d’une nouvelle provocation des joueurs de l’Académica, qui arborent un adhésif blanc sur l’emblème du club. Ces actes permettent ainsi de dire au pays que des événements importants sont en train de se dérouler à Coimbra. La censure se trouve ainsi contournée au travers des matchs de Coupe du Portugal. L’Académica déjoue de nouveau les pronostics en éliminant le Sporting après deux victoires et s’ouvre les portes de la finale à Jamor face au Benfica.

La finale du 22 juin 1969 est le théâtre d’un nouvel acte de solidarité des joueurs de Coimbra. A leur entrée sur la pelouse, ils décident d’arborer la traditionnelle cape étudiante posée sur les épaules et ouverte, symbole de deuil. Mais cette fois, la foule de Coimbra venue en masse supporter l’Académica va répondre à ses joueurs. A la mi-temps du match, les étudiants brandissent dans les tribunes pancartes et banderoles, transformant ainsi le Stade National en immense tribune politique. La crise estudiantine de 1969 prend alors une autre dimension avec ce qui restera comme « le plus grand meeting de l’histoire du Portugal » (voir l’extrait du documentaire Futebol de Causas).

Mais sur la pelouse se joue un match de football qui décidera du vainqueur de la Coupe de Portugal. Durant toute la partie, le match est serré entre l’Académica 6e du championnat et le Benfica de Lisbonne champion en titre. Manuel Antonio donne en fin de partie l’avantage à l’Académica. Mais le grand Eusébio ramène son équipe à égalité et le Benfica s’impose 2 à 1 à l’issue des prolongations. Dans l’ouvrage Coimbra 69, paru en 1999, Alberto Martins rappelait que « née à Coimbra le 17 avril, la plus grande grève de l’histoire des étudiants portugais contre la dictature […], est descendue à Lisbonne et a contribué à remplir le Stade« . Au-delà de la défaite sportive, c’est bien cet acte politique courageux qui est resté dans les mémoires et constitue une page majeure de l’histoire contemporaine du Portugal.

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